EVIDENCE - "WEATHER OR NOT: ME FOR BETTER OR FOR WORSE" [INTERVIEW]

EVIDENCE – ‘WEATHER OR NOT: ME, FOR BETTER OR FOR WORSE’ [INTERVIEW]

Evidence c’est plus de 20 ans de carrière, des classiques à la pelle avec les Dilated Peoples, un paquet de bombes avec The Alchemist et DJ Premier et une des discographies les plus respectées de l’underground avec quatre projets très solides : The Weatherman LP, The Layover EP, l’énorme Cats & Dogs et son dernier album déjà encensé par la critique, Weather or Not, sorti fin janvier.

J’ai un lien particulier avec ce rappeur puisque j’ai lancé Hip-Hop 4 Life il y a 7 ans au moment où il sortait son album Cats & Dogs et le tout premier article que j’ai écrit était la chronique de cet album – j’ai un peu peur de la relire ! – mais elle est toujours dispo ici.
J’étais à deux doigts de l’interviewer en 2013 juste avant Brother Ali mais il y a eu un problème de timing et je n’ai pas eu la chance de le capter ensuite, le rappeur ayant fait une pause pendant quelques années suite à des problèmes perso que nous évoquons dans cette interview.
Le voilà donc enfin de retour avec cet excellent nouvel album, Weather Or Not, et c’est avec un plaisir non dissimulé que j’ai pu m’entretenir une bonne vingtaine de minutes avec lui avant son concert de malade à La Bellevilloise il y a quelques jours.

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INTERVIEW D’EVIDENCE

Je vais te raconter une petite anecdote avant de commencer l’interview, j’ai lancé mon site Hip-Hop 4 Life il y a 7 ans, ton album Cats & Dogs venait de sortir et le tout premier article que j’ai écrit était une chronique de ton album…

Tu l’as bien noté j’espère ?!

Ouai j’ai kiffé cet album ! Et donc je suis très content de t’avoir en interview aujourd’hui, tu es un peu lié à la naissance du site ! 
Tu viens de sortir ton nouvel album Weather Or Not, ça fait donc 7 ans depuis ton dernier solo, Cats & Dogs, qu’est-ce qui a changé dans ta vie et dans ton approche de la musique ?

Je pense que tous les 10 ans, tu as perdu tellement de peau que tu mues et deviens presque une autre personne et j’en suis presque là. Il y a certaines choses dans lesquelles je me reconnais sur cet album (Cats & Dogs), il y en a d’autres dont je me sens très éloigné en tant que personne aujourd’hui. Je suis passé par plein d’épreuves sur le plan personnel mais pas que, j’ai sorti un album avec les Dilated Peoples entretemps, j’ai sorti l’album Step Brothers avec The Alchemist, j’ai fait beaucoup de productions et de tournées aussi donc j’ai grandi artistiquement. 
Toute ma carrière solo, de The Weather Man à The Layover, en passant par Cats & Dogs jusqu’au nouveau, j’ai l’impression que tous ces projets font partie d’un tout. La plus grande différence entre Cats & Dogs et Weather or Not est peut-être qu’aujourd’hui je n’ai plus peur d’être moi-même, sur le précédent il y avait une partie de moi mais je n’avais pas encore complètement franchi le pas, je pense que maintenant c’est moi à 100% pour le meilleur et pour le pire, ça résume bien Weather Or Not, pour le meilleur et pour le pire, accepte-moi comme je suis ou n’écoute pas ma musique, voilà ce que ça signifie, je n’essaye pas vraiment d’attirer l’attention, je veux juste toucher des gens en recherche de la même sincérité que je mets dans ma musique.

Tu es plus personnel, plus toi-même…

Oui, même si je me suis déjà livré dans mes précédents albums, il y avait déjà I Don’t Need Love, il y avait déjà des chansons sur Cats & Dogs et The Weatherman comme I Still Love You et Chase The Clouds AwayRain Or Shine sur The Layover, il y avait déjà des moments dans lesquels je me livrais mais je pense que sur ce nouvel album je suis un peu plus moi-même sur l’ensemble du projet, pas juste par instant, tu vois ?

Est-ce qu’il y a des chansons sur tes précédents albums que tu n’aimes plus aujourd’hui ?

Pas vraiment, j’assume tout ce que j’ai sorti en solo, je peux voir que j’ai progressé sur certains aspects, par exemple quand je réécoute Down In New York City ou quelques autres chansons…

Je kiffe ce son ! Le beat est dingue…

Ouai super chanson mais je ne pense pas que j’aurai rappé de la même façon aujourd’hui, écrire mes rimes autour d’un sample vocal, je ne fais plus vraiment ça, quelques petits détails que je ne ferai plus de la même façon. Les chansons que j’ai vraiment du mal à réécouter, c’est plus dans les projets avec les Dilated Peoples, j’ai le sentiment que j’ai énormément grandi depuis.

En quoi le fait d’être devenu père a changé ton approche de la musique ?

« Mon fils a perdu sa mère d’un cancer du sein »

C’est une des autres grosses différences entre Cats & Dogs et Weather Or Not : le fait d’avoir eu un fils. Je ne l’ai pas vécu de la même façon que la plupart des gens car mon fils a perdu sa mère d’un cancer du sein… C’est une chose d’être père, de payer les factures, aller travailler, rentrer le soir, embrasser son enfant, lui lire un livre, regarder la télé ensemble, sortir le week-end avec lui et c’est autre chose de changer toutes les couches, de s’occuper de tous les repas… c’est complètement différent. Ça été très dur de lui donner tout ce dont il a besoin et tout ce qu’il mérite à cause de tout ce qui s’est passé mais j’essaie de faire au mieux et il me donne tellement de force en retour pour avancer et passer cette période compliquée. Il est un miracle pour moi et j’aimerais dans les prochaines années… quand je pourrai j’espère retrouver une certaine stabilité… en ce moment j’ai des hauts et des bas, un jour je vais très bien, le lendemain je suis au fond du trou, j’ai hâte de retrouver cette paix intérieure, tu vois ce que je veux dire ? Quand j’y arriverai je pense que je vais enfin pouvoir lui donner tout l’amour que je ressens pour lui, je lui en donne bien sûr déjà maintenant mais parfois j’ai juste la tête ailleurs, je suis dans un état d’esprit négatif mais je dois faire semblant que tout va bien pour lui mais il le voit et il sait ce qui se passe, il n’est pas bête, il faut laisser le temps panser les plaies et avancer au jour le jour.

Tu es dans le game depuis plus de 20 ans, comment trouves-tu encore l’inspiration, la motivation pour écrire et faire de la musique ?

Je pense que c’est juste la preuve que c’est ce que j’aime vraiment et que j’aimerai toujours. J’ai aussi eu la chance de pouvoir en vivre confortablement, j’ai eu quelques gros contrats avec des labels, j’ai pas mal produit ce qui m’a rapporté des gros chèques, je continue de faire des concerts, de sortir des albums qui génèrent des revenus et des royalties, j’ai dû franchir beaucoup d’obstacles mais j’arrive à en vivre confortablement, je possède une maison… Mais il n’y a pas que ça, j’ai des choses à prouver avec le rap et c’est aussi ma motivation mais c’est plus facile de continuer dans ma situation par rapport à quelqu’un qui n’est pas arrivé si loin, qui n’a jamais vraiment réussi à en vivre et qui se demande pourquoi il continue de faire de la musique alors qu’il est toujours dans la galère. Pour moi ça me permet de ne pas avoir un job « normal » qui me plait moins comme travailler dans un restaurant, je ne dis pas que je gagne aussi bien qu’un médecin par exemple, je ne suis pas aussi riche que certaines personnes que je connais mais je ne galère pas non plus comme d’autres personnes autour de moi. Si tu fais ce que tu aimes et que tu en tires des bénéfices, pourquoi arrêter ? Le seul truc qui me fait chier en ce moment c’est d’être loin de mon fils pendant les tournées, c’est un nouveau paramètre que je dois apprendre à gérer, je ne sais pas combien de temps encore je vais vouloir faire ça parce que ça pourrait commencer à ne plus m’amuser et si tu ne prends plus de plaisir en concert ça peut devenir le pire job du monde parce que tu dors très peu, dans des endroits miteux, tu n’écris même pas, tu passes ton temps à voyager, tu dors dans un lit différent chaque nuit… tout le monde ne peut pas le supporter, mais si c’est ce que tu aimes ce n’est pas si dur donc je verrai bien à l’avenir. Ouai, ce serait la seule raison qui pourrait me faire arrêter la musique ou les tournées mais j’aurai toujours besoin de vivre et de m’occuper de mon fils donc je trouverai une solution. Aujourd’hui il a 2 ans et il a toujours sa famille pour s’occuper de lui quand je ne suis pas là et c’est important pour lui d’être avec eux parce que il les aide aussi à guérir, ils voient leur fille en lui et j’ai beaucoup de chance qu’ils soient là. Mais quand il grandira, 4, 5, 6 ans, je ne sais pas si je veux toujours courir autour du monde sauf si ça a encore du sens, on verra… Je pense qu’une des raisons de sortir de la musique serait si quelque chose de plus important m’en détourne, ce ne serait pas à cause de l’échec ou la fatigue.

Peut-être que dans le futur tu peux te tourner vers la production ?

« Si le game était moins axé sur la popularité et le réseau peut-être que je pourrais basculer vers ça »

Tu sais j’ai relu une interview que j’ai faite il y a 20 ans, ils me demandaient ce que je me voyais réellement faire dans quelques années, j’ai répondu qu’à la fin de la trentaine je voulais être dans un studio chez moi à faire des beats avec les enfants autour de moi qui viennent me chercher pour dîner et peut-être que c’est ce qui va arriver mais tu ne peux pas tromper le game. Donc si je veux devenir un vrai producteur je vais devoir mettre tous mes efforts dedans et mettre en retrait ma carrière solo, ce qui ne me dérange pas dans le fond. J’ai commencé en faisant du graffiti, tu ne sais jamais qui a fait l’œuvre, tu vois juste le tag sur le mur et tu dis « Ouah c’est du lourd » mais tu ne connais pas le gars qui a fait ça, ça aurait peut-être pu être toi… ça n’a jamais été une question de reconnaissance, j’aime l’anonymat. Donc ouai si le game était moins axé sur la popularité et le réseau et plus sur la qualité de la production musicale et la réflexion artistique alors peut-être que je pourrais basculer vers ça.

En parlant de production, je suis un grand fan de DJ Premier, tu as travaillé avec lui sur 10 000 Hours et sur You notamment, j’adore cette chanson, comment l’as-tu rencontré ? Tu peux nous décrire une session avec lui ?

J’ai rencontré Premier il y a longtemps pendant une tournée de Gang Starr et Rage Against The Machine, à l’époque j’étais avec les Dilated Peoples, il jouait pas mal de nos singles avant qu’on explose dans son émission de radio et il mettait nos sons dans ses mixtapes. C’était un honneur, The Alchemist a aussi contribué à notre rencontre, The Alchemist est le lien de beaucoup de choses, lui et Primo sont devenus potes, on allait à New York pour le voir. Tu dois garder en tête que c’était Premier à l’époque où il avait 4 – 5 morceaux sur chaque mixtape, dans chaque radio show, sur chaque nouvel album… Chaque artiste a son pic, je ne dis pas qu’il est moins bon aujourd’hui mais il était en plein boom à l’époque, c’est différent de rencontrer quelqu’un au sommet de sa carrière ou dans la pente descendante, donc ce sentiment d’admiration ne partira jamais et sera toujours là chez moi.
Les sessions studio pour The Epilogue10 000 Hours et You, c’est lui qui m’envoyait des beats, j’enregistrais dessus à mon studio, je lui renvoyais ma démo et lui me disait ce qu’il kiffait, parfois me demandait de changer ou modifier certains trucs et enfin travaillait sur le refrain et les scratches. Je n’ai pas été tant que ça en studio avec lui pour ces sessions mais ça m’est arrivé dans le passé notamment avec les Dilated, j’ai eu la chance de l’observer composer le beat pour Nas Is Like, c’était complètement dingue ! J’ai été autour de Premier quelques fois, je n’ai donc pas vraiment eu de mal à travailler avec lui de cette façon, c’est juste plus simple quand tu habites à des côtes opposées.

Tu produis pas mal de morceaux sur tes albums, tu as dernièrement produit toute la mixtape de Domo The Genesis, quels artistes prévois-tu de produire dans le futur ? Et avec quels artistes aimerais-tu travailler ?

J’ai commencé à produire des projets complets il y a deux ans, j’ai produit tout l’album de Mad Child qui s’appelle The Darkest Hour, j’ai fait tout l’album de Defari, Rare Poise et j’ai produit l’EP de Domo, ou mixtape peu importe. Le fait de pouvoir travailler sur des projets entiers est une vraie satisfaction par rapport au fait de ne produire que quelques sons sur un album. Je vais donc sûrement me diriger vers ça et je veux aussi plus produire pour moi, en fait c’est la personne avec qui j’ai le plus envie de travailler en ce moment, c’est moi, parce que j’ai toujours l’impression de m’échapper un peu à la fin. J’écris mes lyrics sur mes beats, j’enregistre sur mes beats et puis je vais chez Alchemist et j’entends un putain de beat de dingue, je lâche la même rime dessus et ça sonne mieux donc je rap sur ce beat à la place ! Tu vois c’est pour ça que c’est dur pour moi de produire mon propre album, j’ai accès à Nottz, Premier, Alchemist, Samiyam, Budgie, Jonwayne… tous ces mecs sont autour de moi et font des trucs dingues… Daringer… tous ces talents mec ! Je dois être courageux pour produire ma propre came. Mais les sons que je produis sur mes albums j’en suis très fier, les beats sont lourds, Runners par exemple avec Defari, je suis fier de ce beat, les sons que je garde j’en suis vraiment fier, je n’ai juste pas encore le cran de produire tout mon album, je vais essayer de le faire.

Mais tu le fais pour d’autres artistes donc pourquoi pas pour toi ?

Exactement, exactement… C’est ce que me disent The Alchemist, Muggs… Ils me disent tous la même, produis ta came bro ! Mais ensuite je veux un beat d’Alchemist !!! Qu’est-ce que tu ferais si tu étais à ma place ??

Si j’étais un rappeur connu, j’appellerais direct’ DJ Premier, laisse tomber !

Ahaha, ouai !!!

Donc tu préfères quoi, être producteur ou rappeur ?

« Je ne veux pas faire du rap sur des bons beats, je veux faire des chansons »

Ça dépend des moments, j’aime la performance live… Hmmm… J’aime aussi être chez moi et faire des beats, il y a quelque chose que j’aime vraiment là dedans, c’est quelque chose de spécial mais tu sais j’aime aussi prendre des photos, filmer des vidéos, je pense juste que j’aime être créatif en fait. La vérité c’est que je ne me lève pas tous les jours en écrivant une rime, je me lève tous les jours en créant un beat ou en écoutant un album, j’écris seulement quand quelque chose me pousse à écrire, certains de mes amis ne font qu’écrire, ils ne font pas de beats, ils écrivent toute la putain de journée, tu vois ce que je veux dire ! Je suis un type de rappeur différent parce que je ne suis pas là à freestyler ou à faire des battles, j’aimerais plus être vu comme RZA, je fais le beat, je rap, j’écris les refrains… dis-moi ce qu’il te faut ! Je veux juste qu’on reconnaisse que je suis chaud dans ce que je fais, point. Je ne cherche pas à écrire plus de mots ou des meilleures punchlines que les autres, ce qui m’importe c’est la musique, je ne veux pas faire du rap sur des bons beats, je veux faire des chansons.

Pour parler de ta musique justement, tu évoques souvent le temps mais tu ne sembles pas vraiment influencé par le climat de L.A., ton son est plutôt sombre et pluvieux, comment expliques-tu ça ? Ça fait partie de ta personnalité ?

Ouai certainement mais c’est aussi Venice Beach, tu sais d’où je viens c’est souvent couvert la journée et brumeux la nuit, il fait plus froid que dans le reste de Los Angeles. En fait j’ai essayé de créer une sorte d’antihéros tu vois, c’est quoi L.A. ? Des gangsters, des palmiers, le soleil… de mon côté de la ville il n’y a pas de gangsters, peu de soleil, j’ai juste essayé d’aller à l’opposé des stéréotypes de L.A.

Tu as une relation privilégiée avec The Alchemist, est-ce que vous prévoyez de sortir un nouvel album Step Brothers ?

Ouai on travaille dessus, mais on ne fait pas vraiment d’album, on se capte, on enregistre des sons, on les met de côté jusqu’au au moment où on se rend compte qu’il y en a assez pour faire un album, on ne se réunit pas spécifiquement pour travailler sur un album de Step Brothers, certain jour on fait un son ensemble et on le garde. Ce projet est censé être complètement libre, on ne s’impose rien, je ne me mets pas de pression, je peux tester ce que je veux, rapper avec une voix différente si j’en ai envie, mettre des effets sur ma voix, on n’est pas obligé d’avoir de refrain, c’est totalement libre, je ne veux pas trop réfléchir et trop me mettre en mode album.

Ok, et avec les Dilated Peoples, un projet en perspective ?

Pas pour le moment, je n’ai rien de prévu mais je ne dis pas que ça n’arrivera plus. Avec Rakaa et Babu si on arrive à se capter régulièrement et faire de la musique alors oui mais je ne veux pas que ce soit en mode il faut faire le nouvel album de The Dilated Peoples. Et ces derniers temps on ne se voit pas tant que ça, ce sont mes frères mais ce ne sont pas mes meilleurs amis, tu as des frères ?

Ouai beaucoup de frères…

Donc tu comprends… tu ne traînes pas avec lui tous les jours mais c’est ton frère, c’est la relation que j’ai avec eux. Je pense que ces mecs m’aiment plus que n’importe qui mais on n’a pas besoin de s’appeler ou de se voir tous les jours pour le savoir.

Quelle est ta chanson préférée de ta discographie ?

Un son de mon prochain album qui n’est pas encore sorti.

« Si j’avais 12 ans et que j’entendais les morceaux du moment, je ne sais pas si j’aurais fait du rap ! »

Quels artistes écoutes-tu en ce moment et quel est ton point de vue sur l’évolution du rapgame ?

Les nouveaux artistes que j’écoute sont pour la plupart des rappeurs conscients, je n’écoutes pas beaucoup de merde Trap, je ne vais pas dire que du boom bap, mais j’écoutes des artistes qui ont les mêmes influences que moi, des mecs toujours inspirés par Mobb Deep, par Nas, pas qui font la même musique qu’eux mais qui ont cette mentalité et qui le montrent, des gars comme Westside Gunn, Conway, Benny, Mac, Fahim, Crimeapple… j’aime le nouvel album de Big Twins, j’aime l’album de Joell Ortiz, j’aime toujours ce que fait Masta Ace, j’aime des trucs underground comme ça. Je ne dis pas que je ne suis pas influencé par certaines chansons populaires, je le suis, mais je ne les mets pas dans mes playlists, c’est plus pour les boîtes ou pour les soirées mais ça n’a pas vraiment de place dans ma vie de tous les jours quand je fais le ménage ou quand je suis dans ma caisse par exemple, je veux écouter des trucs que j’aime dans ces moments là.
L’évolution du rap ? Je suis un producteur donc je comprends ce qui se passe, c’est plus centré sur le songwriting, le refrain et le beat sont devenus essentiels, les couplets sont moins importants, la production claque plus et tout est mixé très fort, il y a beaucoup plus de mouvement, des doubles tempos et je comprends pourquoi ça marche. À mon époque on passait tout notre temps sur les couplets et pour les refrains on scratchait un truc, c’était l’inverse mais c’est ce que j’aimais, c’était plus à contre courant et moins orienté pop, aujourd’hui ils ont une formule toute faite pour faire des morceaux pop, et c’est cool, c’est aussi du rap mais si aujourd’hui j’avais 12 ans et que j’entendais les morceaux du moment, je ne sais pas si j’aurais fait du rap ! Parce que j’aime ce que ta sœur ne connaît pas, j’ai toujours aimé faire découvrir des trucs inconnus aux gens, être pointu et précurseur, je n’aime pas suivre et écouter les mêmes sons que tu peux entendre au café du coin, pour moi la question a toujours été : qu’est-ce qui m’a poussé à écouter du rap ? Je comprends pourquoi les gens ont aimé la musique punk quand c’est arrivé, c’est pareil pour le rap old school quand il était authentique, underground et contestataire, ça je comprenais et j’en vois certains qui essayent de rester à contre courant même au niveau mainstream mais je pense que c’est plus au niveau des prestations live, en sautant dans le public, en faisant d’autres trucs dingues ou dans la façon de s’habiller mais pas vraiment dans la musique, il y a toujours ces gros refrains, ce mix très fort et ce genre de choses… mais au final je ne sais pas si le format de notre rap underground actuel et le format du rap new school sont si différents.

J’ai l’impression que la production est de plus en plus répétitive aujourd’hui, toujours les mêmes drums patterns…

Ouai mais j’aime les boucles d’une mesure dans ma musique aussi c’est vrai, j’aime aussi la répétition, c’est ce que je fais et c’est ce que j’aime. La Trap est dark et répétitive et c’est ce que j’aime et c’est un peu aussi ce que je fais, j’essaie de trouver des samples sombres et d’en faire des boucles, je ne veux pas avoir beaucoup de variations, ça serait entrer dans un autre type de musique, pour moi le rap ça a toujours été trouver ce petit bout de chanson et créer quelque chose à partir de rien donc je respecte pas mal de sons Trap mais c’est un style que j’entends plus que je ne ressens, tu vois ce que je veux dire ? Mais shout out à tous ceux qui font ce qu’ils aiment, je fais juste ce que j’aime, chacun travaille comme il veut.

Dernière question, as-tu une collaboration rêvée ? N’importe quel artiste dans n’importe quel genre ?

Son manager entre à ce moment dans la pièce et répond : « Yeah Mos Def ! » en lui faisant un check avant qu’on se tape une grosse barre !
La fin parfaite pour cette interview !!

Pour terminer Ev’ a signé mes vinyles de Cats & Dogs et Weather Or Not et je lui ai filé mes 3 meilleurs beats, il avait l’air vraiment intéressé, très cool le gars, humble, ouvert et gentil, un vrai plaisir de l’avoir interviewé et un super souvenir pour les 7 ans d’Hip-Hop 4 Life !

Un grand merci à lui.

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P.S. : Pour ceux qui ont eu la chance d’y assister, le concert était dingue, il y a eu des moments très émouvants où il évoquait avec pudeur les épreuves qu’il a traversées ces dernières années. Evidence est vraiment bon en live, plein d’énergie, proche de son public et souriant, le moment que je retiens est ce set de DJ Premier qu’il a lâché pendant You, le premier couplet sur l’instru originale, le deuxième sur Full Clip et le dernier sur Boom, un vrai régal :

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La chronique de Weather Or Not est disponible ici.
La chronique de Cats & Dogs est disponible ici.

Les vinyles de Cats & Dogs et Weather Or Not sont disponibles sur le shop :

Cats & Dogs Weather Or Not
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